Le silence

La poésie a encore des choses à nous apprendre, sur l’expérience musicale aussi.

Guillevic :
Je fore / Je creuse / Je fore dans le silence
Ou plutôt / dans du silence.
Celui qu’en moi / je fais.
Et je fore, je creuse
Vers plus de silence
Vers le grand / le total silence en ma vie
Où le monde, je l’espère /
Me révèlera quelque chose de lui.

Bobin parle de Dickinson

Superbe émission de Colette Felous (F.Culture, Carnet nomade) ce dimanche 9 mars 2008. Elle est consacrée à Emily Dickinson. Christian Bobin en parle magnifiquement, avec une tendresse à peine voilée. Il a publié récemment « La dame blanche » (Gallimard, 2007).

Il est tout à son sujet. Ecoutez-le sur Carnet nomade *

Michel Pirson – Chef de choeur – 9 mars 2008

* Le fichier son de l’émission n’est plus disponible à cette date (déc. 2009), mais la page de l’émission propose une intéressante bibliographie. [Note du webmaster]

Les 5 éléments – les voix, les directions, …

Il est intéressant de noter la symbolique des 5 éléments.

Dans la tradition occidentale, la terre, le feu, l’eau, l’air et l’éther.
Ils correspondent aux 5 voix de la polyphonie, soit respectivement: la basse, le ténor, l’alto, le soprano et … le soprano léger.

Dans la genèse de l’écriture alphabétique coréenne (au 15e siècle), les 5 éléments sont le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau.

A chacun des 5 éléments correspond une des 5 consonnes de base, qui renvoie à l’image de l’organe sollicité, mais aussi à une note, à une saison et à une direction:

le bois = les molaires, le printemps, le mi, l’Est
le feu = la langue, l’été, le sol, le Sud
la terre = les lèvres, l’été indien, le do, le centre
le métal = les incisives, l’automne, le ré, l’Ouest
l’eau = la gorge, l’hiver, le la, le Nord

On notera que les 4 directions – les points cardinaux, sont complétés par le centre.

Curieusement, de l’autre côté du monde, dans la tradition des tribus indiennes d’Amérique du Nord, le nombre 4 est aussi un nombre cosmologique sacré, mais il renvoie à une 5e direction, vers laquelle les autres convergent :  le centre.
« (…) il y a 4 mondes, 4 directions, 4 saisons, quatre couleurs fondamentales, etc.  Mais cette succession n’est ni une progression, ni un chemin, c’est un cercle. Elle tourne et regarde sans cesse vers son centre. Il y a quatre directions parce qu’il n’en est qu’une : le début est partout. » (Florence Delay/Jacques Roubaud, Partition rouge, p.9).

Esquisse du monde … ou métaphore du travail musical ?

Un homme devait réaliser l’œuvre de sa vie, une œuvre qui se dressât là comme une maison. Il commença par élever un échafaudage.
Pour réaliser l’échafaudage, il lui fallut de nouveaux préparatifs et d’autres échafaudages. Nombre de ces préparatifs et de ces autres échafaudages exigèrent à leur tour de longues rétrogressions, des constructions de toutes sortes, des efforts astreignants. Des efforts qui dévoraient des journées, tandis que le temps passait.
Le temps passait ; déjà l’on voyait la mort de plus en plus proche, et l’œuvre encore lointaine. Oui, maintenant, l’homme était plus loin de l’échafaudage de l’œuvre qu’il ne l’avait été d’abord de l’œuvre même… Alors qu’il avait passé sa vie en efforts incessants. La mort approchait, le temps pressait. C’est alors que l’homme trouva, sans s’en douter, ou s’en doutant à peine, un mot ; peut-être même le mot s’énonça-t-il tout seul ; et à partir des chemins que l’homme avait suivis, d’elle-même, l’oeuvre se fit.
Etait-ce une maison ? Certains, plus tard, l’appelèrent une maison.
Il n’y eut jamais d’autres maisons.
 
Ludwig Hohl, Chemin de nuit.

La voix lyrique

Je tombe sur ces quelques lignes, qui tentent une définition du lyrisme, appliqué à l’écriture romanesque ou à l’écriture théâtrale, mais que je trouve tout à fait pertinente pour approfondir notre réflexion sur cette « voix lyrique » que je demande de travailler. Les chanteurs y reconnaîtront des mots ou des idées… Il est étrange, mais pas tellement finalement, de trouver ici les références au souffle et à la voix.
(la réf. de ce texte: Jean-Paul Goux, in Revue L’Animal, n°16 – printemps 2004, consacré à François Bon, p.167)

Le lyrisme:

Non pas les épanchement sirupeux du moi, mais ce composé d’éléments divers qui permet d’identifier une forme sans constituer pour autant un concept, et qui comprendrait entre autres et sans hiérarchie: la mise en scène de l’émotion (le texte lyrique est un texte ému, un texte qui transporte); la prédominance de la voix (l’oralité, la mise en bouche de la langue, la présence du corps pulsionnel; mais aussi la langue orale, familière; mais aussi l’oratoire, le déploiement de la voix dans la durée, et donc le souffle); la célébration admirative; l’organisation du temps par un rythme sensible (et donc la scansion par reprises: litanies, anaphores, ressassements, condensés métaphoriques récurrents).


J-P.Goux ajoute plus loin une citation de Rilke:

Le lyrisme tend à « la transmutation intégrale du monde en splendeur ».

C’est exactement ça…

Une perfection absolue ?

L’interprétation de l’œuvre musicale n’épuise jamais son objet.
Il est remarquable de noter que les plus grands interprètes eux-mêmes reprennent plusieurs fois le même ouvrage, pour en offrir une approche plus aboutie, plus riche, …

Et pourtant, à chaque étape, nous percevons qu’on touche à la « perfection absolue ». Comme l’expliquait, un jour dans une émission du matin (Première Édition, F.Culture), Yves Angelo, le réalisateur de « Sur le bout des doigts », cette perfection absolue de l’interprétation musicale fait bien partie de notre quotidien, ce n’est pas un idéal inaccessible.
Nous sommes dans la perfection absolue quand la musique est en adéquation parfaite avec nos émotions, dans le moment de l’exécution. Vous voyez bien, je pense, de quoi je veux parler. Et cette perfection absolue est reconductible, par un chemin long et parfois difficile, dans une recherche permanente. L’idéal est, en outre, l’adéquation avec la création, non seulement à travers ce que le créateur a lui-même apporté, mais dans l’ouverture et l’enrichissement magistral de l’expérience accumulée de nos vies respectives. Et là, il n’y a pas de limites. La marche n’atteint pas le but, mais reste toujours une longue marche d’approche.

Et quelle richesse dans cette approche !

Nicolas Bouvier ajoute, admirablement:
 » Cette impossibilité à dire absolument la création, cette marche nocturne et tâtonnante vers un point d’eau que la fugacité, la précarité mais aussi la lourdeur de la condition humaine nous interdisent à tout jamais d’atteindre est sans doute le plus grand cadeau qu’un vivant puisse faire à son semblable. »

Emily Dickinson

Emily Dickinson a créé comme le fait la nature, sans intention, gratuitement.
Ainsi devrait se faire toute création poétique – et se fait ainsi – même sous les oripeaux de la vanité.

André Gateau, Cahiers d’un nihiliste franciscain, Revue Chef-Lieu n°2

Europa Cantat – cru 2007

Bonjour à tous,

Voilà quelques lignes pour vous faire partager la semaine que nous avons passée, Vincent, Hélène, Sophie, Véro et moi à Ljubjana à l’occasion d’Europa Cantat. Une semaine de travail mais aussi de rencontres, d’échanges et d’émotions qui nous laisse aujourd’hui à tous un très beau souvenir. Seule présence française, nous avons vite été surnommés par Gary Graden, notre chef pour cette session, non pas « Vincent et ses drôles de dames » mais, allez savoir pourquoi, la « French mafia » …

Nous étions 130 chanteurs, venus du monde entier (Canadiens, Espagnols, Basques, Serbes, Croates, Anglais, …) autour d’un programme contemporain (Gunnar Eriksson, Bo Hansson, Michael Weldenby, Ambroz Copi, Andrej Misson, Urmaz Sisak, …). Quant à notre chef, Gary Graden, un américain vivant en Suède, il a conduit la semaine avec une énergie positive telle qu’elle mérite d’être soulignée, toujours à l’écoute de chacun. Pour ceux d’entre vous qui maitrisent le Suédois, vous pouvez trouver quelques informations sur son travail ici.  J’ai aussi trouvé quelques infos sur la version italienne de Wikipédia : http://it.wikipedia.org/wiki/Gary_Graden.

L’ensemble allemand Singer Pur était présent pour faire travailler de petits ensembles. Cela a été l’occasion de découvrir (ou redécouvrir) ce sextett (5 hommes et 1 femme) avec grand plaisir. Nous étions tous sous le charme à la fin de la semaine. Le site de Singer Pur

Le temps libre était occupé par la découverte de la région et par divers cafés, apéritifs, restaurants, glaces (surtout Vincent ;-)… tout cela sous le soleil Slovène. (après le travail des partitions, est-il besoin de le rappeler!)

Je n’ai malheureusement rien à vous faire écouter. Nous avons bien été enregistrés par la radio Slovène mais … à ce jour nous n’avons rien réussi à retrouver.

Si vous cherchez des infos sur les prochaines sessions d’Europa Cantat, les programmes, les inscriptions, … tout est sur ce site.

Marie

slovenie

L'Arpeggiata … quel plaisir !

J’ai découvert le magnifique album de Christina Puhar – et de l’ensemble Arpeggiata, avec les King Singers – intitulé Los Impossibles, publié fin 2006 par le label Naïve (voir le site). C. Puhar explore un répertoire inédit de musiques espagnoles et mexicaines du 17e s., ainsi que les Negrillos, chansons étranges, dans un sabir pseudo portugais censé être parlé par les esclaves noirs, découvertes dans un manuscrit du monastère de Coimbra au Portugal. L’improvisation et le mélange, le métissage des genres sont au fondement de son travail.

L’album est un vrai régal, d’autant que l’éditeur y joint un DVD enregistré en répétition: le plaisir de chanter et de jouer est tellement évident, tellement puissant, qu’on y participe pleinement. A voir !

PS Les amateurs de Monteverdi auront une attention toute particulière pour l’interprétation de l’Orfeo, par R.Alessandrini, publiée tout récemment par Naïve, dans un album-coffret qui est un objet précieux en lui-même.

S'exclamer !

Il faut construire des possibilités de développer ce que j’appelle le circuit de l’exclamation. Un individu humain s’exclame. S’exclamer veut dire ici recevoir et rendre. Vous recevez un choc émotionnel que vous devez rendre, et vous ne pouvez pas ne pas exclamer la chose, ne serait-ce que par des onomatopées : oh ! ah ! Quand Cézanne peint la montagne Sainte-Victoire, il exclame sa stupéfaction devant cette montagne — ou tout aussi bien sa peine de ne plus la voir, de la perdre de vue. Nous nous exclamons en permanence, et de mille manières, même sans point d’exclamation, every time we claim, comme dit l’anglais. Toutes les ponctuations en sont des cas particuliers, et les points de suspension sont les silences où l’on entend une clameur — nous ne sommes alors plus très loin de la musique.

De la musique avant toute chose veut dire : l’exclamation d’abord — l’existence ne saurait se réduire à la subsistance. Être au monde, c’est s’exclamer. Nous nous exclamons déjà en parlant. Tout ce que nous disons et faisons est inscrit dans cet ordre qui est aussi un désordre. Les gestes sont de cet ordre, et de ce désordre, et Cézanne produit de tels gestes. Or, ces gestes renvoient toujours, de près ou de loin, à des techniques, objets, dispositifs. Le bonheur de vivre, c’est d’abord de s’exclamer au sens où s’exclamer veut finalement dire « s’exprimer » – mais ce mot est trop vieux et usé pour suffire à exprimer et à exclamer ce dont je vous parle.
Bernard Stiegler (Construire l’Europe).

Et en écho, Marina Tsvetaïeva citée par Erri De Luca (Le Chanteur des rues muet):

Ce n’est qu’au sommet de l’enthousiasme que l’être humain voit le monde exactement. Dieu créa le monde dans un enthousiasme.